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Les signes et les mutations

Sous la jaquette élégante de l’Asiathèque se trouve un excellent ouvrage sur le yi jing.

Revue du Wang Dongliang.

Dans la première partie, Wang Dongliang, docteur ès-lettres, expose en détail l’état des réflexions et des recherches sur la genèse de l’ouvrage et son évolution dans le temps de sorte que le lecteur dispose d’une vue globale claire de l’état de l’art.

La seconde partie du livre est consacrée à une traduction non commentée du yi king intégrant les manuscrits de Mawangdui.  Le tour de force était ici de produire un ouvrage savant qui ne nous égare pas dans un dédale de considérations sèchement érudites.

Balle au but ! Si un ou deux passages peuvent paraître longs, l’ouvrage se lit avec plaisir et plutôt facilement.

Les signes et les mutations par Wang Dongliang
Wang Dongliang, Editions L’Asiathèque, 1995, 333 pages, ISBN 2901795994​​

Première partie du livre : Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le yi jing sans savoir où le trouver

La première partie est consacrée à l’histoire, ou plutôt aux histoires du yi king, à l’évolution des concepts fondateurs et aux principes cosmologiques qui font sa trame.

Traditionnellement, le yi jing est considéré comme l’œuvre de quatre grands sages :

  • Fu Xi aurait « inventé » les trigrammes.
  • Le Roi Wen aurait profité d’une période d’emprisonnement pour composer les hexagrammes à partir des trigrammes, puis rédigé les jugements et les images du texte.
  • Son travail fut ensuite complété par son fils le Duc de Zhou, auquel on devrait les textes accompagnant les traits.
  • Confucius en rédigeant le Grand commentaire (également appelé les Dix ailes) aurait en quelque sorte mis la touche finale en proposant plusieurs traités sur les aspects philosophiques, cosmologiques ou pratiques du yi jing.

C’est globalement l’histoire qui se colporte depuis plus de deux mille ans et celle que vous trouverez en introduction de nombreux ouvrages traitant de yi king. Pourtant, cette histoire merveilleusement fonctionnelle et logique n’est pas aussi lisse. Wang Dongliang nous montre comment, déjà du temps de la dynastie Song (960-1279), l’attribution à Confucius de la rédaction du Grand commentaire est mise en question.

Il explique aussi comment et pourquoi le livre a évolué dans son contenu et dans sa structure avant de prendre la forme que nous connaissons aujourd’hui pour aboutir à ce que l’on appelle le texte reçu. Les temps forts de cette mue sont les suivants :

  • La dynastie Qin proclame un autodafé. Certains ouvrages en réchappent, ce fut le cas du yi jing considéré comme un ouvrage divinatoire.
  • La dynastie Han se soucie de doter d’une identité culturelle un empire où règnent les canons confucianistes. Ils trouvent alors commode de hausser Confucius au rang d’auteur du Grand commentaire.
  • Quand le bouddhisme fait une avancée trop marquée dans l’empire, certains confucéens s’associent aux taoïstes pour développer les principes cosmologiques et donner ainsi au livre plus de poids.

L’histoire du yi jing n’est donc pas aussi linéaire que nous le lisons d’habitude. Depuis longtemps, des lettrés chinois en débattent, mais ces remises en cause n’ont pas franchi nos frontières avant les années 80. En deux chapitres rondement menés, Wang Dongliang nous expose aux différents courants et réussit l’exploit de rendre l’affaire claire et passionnante.

Nous découvrons ensuite l’origine des pratiques divinatoires, et les amateurs de faits originels trouveront leur fortune dans les amples descriptions fournies sur les formes les plus anciennes (chapitre 3).

Au chapitre 4 vous trouverez l’explication de la consultation par les tiges d’achillée, accompagnée de réflexions sur les chiffres et d’un exposé complet de la méthode de consultation reconstituée par Gao Heng, un chercheur contemporain. Quand on doit interpréter un hexagramme sans trait mutant ou avec plusieurs traits mutants, de nombreuses questions se posent : faut-il lire tous les textes se rapportant à chaque ligne mutante ? Ne retenir que la dernière ? La méthode de Gao Heng répond cas par cas.  Il m’a semblé que Wang Dongliang donne beaucoup de poids à cette approche, alors qu’il en existe d’autres, tout à fait différentes et avec des résultats probants en matière de divination. La méthode de Gao Heng a au moins le mérite d’être formalisée et complète.

Le chapitre 5 revient en détail sur l’évolution de la structure et de l’usage du livre et il analyse l’impact des découvertes faites en 1973 dans les tombes Mawangdui. Vous y trouverez notamment un tableau (p. 98) de la séquence Mawangdui des hexagrammes. L’hexagramme 20 dans la séquence Wangdui correspond à l’hexagramme 39 et le 24 à l’hexagramme 48, contrairement à ce qui est indiqué dans le tableau de la page 98 où une inversion s’est produite.

Dans le chapitre 6, le lecteur découvre comment les différentes méthodes d’interprétation sont apparues dans le temps, comment on est passé d’une vision strictement horizontale à une lecture verticale avant de gagner en profondeur et d’ouvrir sur une troisième dimension avec l’ « invention » des hexagrammes nucléaires.  Plus étonnante en revanche est la conclusion de l’auteur sur les nucléaires et les douze hexagrammes climatiques (ou calendériques). Wang Dongliang écrit en effet qu’ils représentent « un grand effort vers le dépassement de la chose divinatoire ». Les hexagrammes nucléaires étant utilisés pour rechercher la cause première ou profonde d’une situation et les hexagrammes climatiques pour identifier le timing d’un événement, sa remarque sonne étrangement.

Dans ce chapitre très riche, vous trouverez aussi deux exemples d’interprétations historiques extraites du Zuozhang et les commentaires complets de l’hexagramme 7 par Wang Fuzhi, un philosophe du 17ème siècle.

Le chapitre 7 est à mon avis le plus raide. Il traite des grands principes cosmologiques du yi jin : wuji, taiji, les deux pôles, les quatre images.

Le passage le plus remarquable à mon sens concerne son analyse du ba gua du ciel antérieur et de l’interprétation qu’il donne de l’expression « compter son passé , connaître son avenir » (cf. Les hexagrammes et le temps). Ses explications sur l’ordre du Roi Wen n’ont pas la même limpidité, et on ne le sent d’ailleurs pas aussi à l’aise que sur l’ordre de Fu Xi. Une coquille s’est glissée page 158 et il faut lire « Le feu et l’eau ne se tirent pas l’un sur l’autre » (la négation a sauté dans la traduction du Shuogua faite par l’auteur).

Seconde partie du livre : Mawangdui

Elle se compose de quelques pages d’introduction comportant la définition des mots clés du yi jing et quelques remarques sur le contexte historique omniprésent dans le livre. L’essentiel se trouve dans la traduction des jugements et des traits des 64 hexagrammes. Deux pages sont consacrées à chaque figure : le chinois à gauche avec le texte reçu, la version de Mawangdui et une adaptation faite par le professeur Liu Dajun. La page de droite en est la traduction. Les noms des hexagrammes diffèrent pour partie de la version Wilhelm.

L’adaptation faite par le Professeur Liu Dajun et la traduction de Wang Dongliang préservent les notions calendériques et les notes 13, 25, 27 sont pour cela tout à fait précieuses.

Vous ne trouverez aucun commentaire et ne pourrez vous aider pour l’interprétation que des informations communiquées en aval du texte et des quelques notes insérées. Si les explications données concernant par exemple les feudataires autorisent une interprétation nouvelle du terme « auxiliaire » utilisé dans la version de R. Wilhelm, on restera à la peine devant les références récurrentes aux « joues » dans l’hexagramme 27. On imagine une possible référence à l’étude de la physionomie (mian xiang), mais l’absence de commentaire se fait tout de même sentir.

Pour conclure

Les signes et les mutations est un ouvrage que j’ai eu longtemps envie d’aimer. Vers lequel je suis revenue à plusieurs reprises sans faire plus que le feuilleter.

Il mérite une lecture attentive, à condition de ne pas en attendre un soutien à la divination. Si les notes ajoutées dans la deuxième partie sont intéressantes, l’absence de commentaires est un handicap pour un usage pratique.

L’ouvrage compte de nombreux atouts : c’est le seul texte disponible aujourd’hui en français intégrant des parties du texte de Mawangdui.La première partie est passionnante et assure au lecteur une bonne compréhension de l’histoire et de l’évolution du livre.

C’est un livre clair et riche que nous envient ceux qui ne lisent pas le français !

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