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Le livre des mutations par Richard Wilhelm

Certains auteurs sautent à pieds joints sur les reins de R. Wilhlem,  noyant énergiquement les très nombreuses perles inspirées qu’il recèle sous un flot d’arguments parfois contestables et parfois justifiés. Il m’arrive aussi de pester en le parcourant mais (…) il brille d’une lumière intérieure rare. (…)

Il y a dans le Wilhelm une connexion au sacré qui nourrit son homme, même si la forme et le cadre de référence de l’auteur peuvent entraver notre compréhension.

Le contexte de cette édition

La traduction de Wilhelm apparaît en 1924 après plusieurs essais d’une veine plutôt académique (Père Régis, J. Legge,  P.L.F. Philastre, Ch. de Harlez). A l’époque, le texte de Wilhelm tranche nettement avec les propositions de ses prédécesseurs, probablement parce qu’il a accédé au yi jing par la tradition orale et en raison de son intérêt personnel pour le texte et l’approche cosmogonique associée.

Dans sa préface, Étienne Perrot, le traducteur de Wilhelm expose ainsi la situation :

Jusqu'à Wilhelm l'intelligence spirituelle a fait défaut aux traducteurs du Livre. Sans doute étaient-ils trop assurés de leur savoir, de la valeur universelle de leurs catégories mentales.

Pourtant, les sinologues ne l'ignorent pas, la langue chinoise requiert pour être comprise une bonne part d'intuition. Une autorité irrécusable, Mencius, l'un des pères du classicisme confucéen, le déclare en termes formels à propos de l'interprétation des anciens poètes de l'Empire : "Nous devons à l'aide de nos pensées nous efforcer de toucher l'intention d'une phrase, et alors nous la saisirons".

C'est que le chinois, à la différence des langues européennes voire sémitiques, se compose de mots dont le sens, incertain, n'est précisé que par le contexte, ou la glose qui en donne l'acception autorisée. En outre, les désinences et les liaisons syntactiques manquent : on se trouve en présence d'une juxtaposition de caractères invariables. La phrase ne devient donc vraiment intelligible que lorsqu'à jailli l'éclair dévoilant d'un seul coup sa signification globale : alors seulement les différentes parties de ce tout s'ordonnent et se mettent mutuellement en lumière.

Etienne Perrot, Préface du Yi King - Le livre des transformations de R. Wilhelm

Contenu du livre

Sommairement, le livre de Wilhelm comprend :

  • La préface de E. Perrot suivie de celle de l’auteur.
  • La préface de Carl  Gustav Jung rédigée pour introduire la version anglaise du livre et qui a grandement contribué à la diffusion de l’ouvrage.
  • Le premier livre intitulé Le texte. Il contient les 64 hexagrammes et pour chaque hexagramme le jugement, l’image, les  traits mutants, l’ensemble est accompagné de différents commentaires de l’auteur.
  • Le deuxième livre intitulé Les matériaux est une traduction d’un set de dix textes connu sous le nom des Dix ailes. Il  apporte différents éclairages sur les composants du yi jing, nous reviendrons dans un autre article sur le détail de ces  textes.
  • Le troisième livre s’appelle Les commentaires. On retrouve là une grande partie du premier livre, mais l’auteur y a  adjoint les commentaires traditionnellement imputés à Confucius.
Le livre des mutations par Richard Wilhelm
Traduction de l’allemand par Etienne Perrot.
Editions Médicis-Entrelacs.
Edition reliée : 804 pages ISBN : 978-2853270038
Edition brochée : 413 pages ISBN : 978-2853270021

Version brochée ou reliée ?

Pour le contenu, l’édition brochée est strictement identique à la version reliée à cette différence près qu’elle ne contient pas le troisième livre.  Pour la forme, la version reliée est en toile jaune, contre une édition souple (quoique soignée) pour le broché. Le format de l ‘édition brochée le rend très commode et facile à emporter avec soi.

Pour ma part, je me réfère rarement au troisième livre. Notez au passage que quelle que soit l’édition, la numérotation des pages est identique, ce qui est fort pratique.

Une référence qui reste précieuse

Le Wilhelm est le premier ouvrage que j’ai eu, et c’est longtemps le seul à travers lequel j’ai pu me frayer un chemin.

J’ai  parfois pesté devant l’hermétisme de certaines propositions (« Retour d’une courte distance », 24-1 en est un bon  exemple, pioché au hasard). Mais aussi, comme d’innombrables autres lecteurs, j’ai été souvent touchée au cœur par la  transparence cristalline de certains avis et leur étonnante adéquation à une situation particulière (« Si tu es sincère, tu  obtiens le succès dans ton coeur et ce que tu fais réussit. », 29-Jugement). Il est arrivé aussi que je ne comprenne ni le  jugement, ni l’image ni les commentaires mais que pourtant à prendre et retourner le texte dans tous les sens, je me sente  intérieurement disposée autrement que quand j’en avais entamé la lecture.

Je reconnais pourtant que l’exercice de déchiffrage a ses limites et que l’effort requis semble mal adapté à l’époque. Sans  compter que, si le travail de Wilhelm conserve une sève particulière, il reste des zones d’ombre qui résistent à nos tâtonnements. Le temps passant, les recherches archéologiques ont conduit à des propositions  d’interprétation du texte chinois qui offrent un regard tout à fait différent sur le texte. C’est là le mérite d’ouvrages savants dont certains sont référencés dans la bibliographie.

Le travail de Wilhelm reflète l’état des connaissances factuelles de son époque et une vision de l’histoire qui n’est plus la nôtre. Il est tentant et apparemment raisonnable de penser qu’une meilleure compréhension du contexte culturel des textes permet une traduction plus précise. Pourtant, il suffit de voir les savants modernes se voler dans les plumes sur le sens de tel ou tel terme pour juger de la difficulté du travail.

Le Wilhelm contient indéniablement quelques imperfections de texte. Dans le fond, il porte une vision du  sacré et de la morale particulière à l’époque de son écriture qui semble parfois rogner les ailes de son propos : si  nous sommes toujours habités des mêmes interrogations, nous ne les pensons plus dans les mêmes termes.  Gageons par exemple que le texte de l’image de l’hexagramme 26 – le pouvoir d’apprivoisement du grand trouve peu d’écho dans nos esprits contemporains :

Ainsi l'homme noble apprend à connaître un grand nombre de paroles de l'antiquité et d'actions du passé, pour affermir par là son caractère

R. Wilhelm

Le Wilhelm demande un effort : que l’on veuille bien consentir à gratter sous la surface des mots. Aucun des ouvrages dénonçant les failles du texte de Wilhelm n’échappe à son tour à d’autres pièges. En revanche, peu d’entre eux offrent sa profondeur. Et pour tout dire, chez certains la volonté d’érudition, le cartésianisme revendiqué et la laïcité militante limitent sérieusement l’intérêt de leur traduction.

Le Wilhelm reste donc une des références incontournables. Il demande quelques efforts d'apprivoisement mais ces efforts sont largement récompensés par les nombreuses inspirations rendues possibles par le livre.

Un extrait de la préface de Carl Jung

Je ne suis pas sinologue, une préface de ma part au Livre des changements est donc le témoignage de mon expérience personnelle de ce grand et singulier ouvrage. Cela me permet également de rendre à nouveau hommage à la mémoire de feu mon ami Richard Wilhelm. (...).

Si le sens du Livre des changements était facile à saisir, aucune préface ne serait nécessaire. Mais c'est loin d'être le cas, car il est tellement obscure que les chercheurs occidentaux ont tendu à le considérer comme un ensemble de "formules magique", trop abstruses pour être compréhensible ou d'aucune valeur. (...) Wilhelm a fait tout son possible pour ouvrir la voie d'une compréhension du symbolisme du texte. Il était en situation de le faire parce qu'il avait été lui-même formé à la philosophie et à l'utilisation du Yi jing par le vénérable sage Lao Nai-Xuan. De surcroît, il avait mis en pratique la technique particulière de l'oracle pendant de nombreuses années. Parce qu'il maîtrise la signification vivante du texte, sa version du Yi jing donne une profondeur de perspective qu'une approche exclusivement savante et académique de la philosophie chinoise ne permettrait pas.

Je ne connais pas le chinois et je ne suis jamais allé en Chine. Je peux assurer mon lecteur qu'il n'est pas du tout facile de trouver le bon point d'entrée dans ce monument de la pensée chinoise, qui s'écarte si totalement de nos façons de penser. Pour comprendre de quoi ce livre nous parle, il est impératif de rejeter certains préjugés de la pensée occidentale. (...) Notre science est fondée sur le principe de la causalité, et la causalité est considérée comme une vérité axiomatique. Mais notre point de vue est en train de changer considérablement. La physique moderne réussit aujourd'hui là où la "Critique de la raison pure" de Kant avait échoué. Les axiomes de la causalité sont complètement remis en cause, et nous savons aujourd'hui que ce que nous appelons les lois naturelles ne sont en réalité que des vérités statistiques et qu'elles doivent souffrir des exceptions. (...) Si nous laissons faire la nature (...), le hasard interfère totalement ou en partie avec chaque processus, au point que, si l'on laisse les choses suivre naturellement leur cours, il est presque exceptionnel qu'un ensemble d'événements se déroulent absolument conformément à des lois spécifiques.

L'esprit chinois, tel que je le vois à l'oeuvre dans le Yi jing, semble exclusivement préoccupé par l'aspect fortuit des événements. Ce que nous appelons "coïncidences" semble au coeur de ses préoccupation, et la causalité que nous chérissons tant passe quasiment inaperçue. Il faut bien reconnaître qu'il y a quelque chose à dire sur l'immense importance du hasard. Les hommes consentent une quantité incalculable d'efforts pour combattre et limiter les désagréments ou le danger liés au hasard. Les théories sur la cause et l'effet semblent souvent pâles et poussiéreuses en comparaison des effets concrets du hasard. (...)

Le yi jing tend à regarder la réalité d'une manière qui semble désapprouver nos procédures causalistes. (...) Alors que l'esprit occidental tamise, soupèse, choisit, classifie et isole minutieusement, l'image chinoise de l'instant comprend tout jusqu'au moindre détail insignifiant, parce que le moment observé est fait de tous ces éléments.

Carl Jung, préface à la traduction anglaise (traduction N. Mourier)

Un documentaire intéressant et touchant sur R. Wilhelm

Il y a quelques mois Steve Marshall partageait sur son site (biroco.com) une trouvaille : un documentaire biographique sur R. Wilhelm, le traducteur de l’une des toutes premières éditions du yi jing, tourné par sa petite fille. Le titre en est « Wandlungen, R. Wilhelm und das I Ching ». Le documentaire est disponible sur DVD, en allemand et en anglais (très accessible).

Sur les traces de son aïeul, nous visitons avec l’auteur les différents sites marquants de la vie de Wilhelm, en particulier la partie chinoise. Le récit est agréable et touchant. On y découvre le périple de Wilhelm à travers une période historique très chargée, ses échecs bien assumés (voire revendiqués) en tant que missionnaire, sa découverte de la culture chinoise, les efforts déployés pour faire vivre une école ouverte à tous, incluant aussi bien des enseignants locaux que des occidentaux. Et, bien entendu, son travail assidu dans la traduction du yi jing et d’autres classiques chinois.

R. Wilhelm est soucieux de ne pas cannibaliser la culture locale, il s’engage activement dans les causes en lesquelles il croyait et passablement indifférent au politiquement correct de son époque. Autant de traits de caractère qu’il a partagés avec son beau-père Ch. F. Blumhardt (cf. leur correspondance dans « Le libérateur des peuples »).

L’invasion japonaise va mettre un terme brutal au séjour de la famille Wilhelm en Chine. Et, s’il a l’occasion plus tard d’y retourner, la situation politique en Europe fait obstacle et  l’empêche de renouer le fil de son histoire personnelle en orient. Il continuera toutefois sa vie durant, à œuvrer pour la transmission d’un savoir qu’il considérait comme précieux. C. Jung qui avait été très marqué par sa traduction du yi jing contribuera indirectement beaucoup à le faire connaître. Le livre a d’ailleurs inspiré à Jung de nombreux mandalas (on en aperçoit quelques uns dans le documentaire) et de nombreuses réflexions sur la synchronicité.

Wilhelm
Notes manuscrite de R. Wilhelm
Mandala jung
Mandala dessiné par C. G. Jung

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